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An douze du règne de l’Horus Neteri-Khet…
Les chasseurs avaient quitté Mennof-Rê depuis le matin, avant même l’apparition de Khepri-Rê à l’horizon oriental. Après avoir contourné le plateau de Saqqarâh par le nord, ils avaient pénétré profondément au cœur de la savane desséchée, jusqu’aux limites du désert de l’Ament. Puis, tandis que les guerriers demeuraient en arrière, le roi et ses compagnons s’étaient dispersés en petits groupes armés seulement d’arcs et de lances.
Parce que les enfants se chicanaient pour suivre Djoser ou Thanys, on avait eu recours au tirage au sort. Celui-ci avait désigné Khirâ pour porter l’équipement de l’Horus, tandis que Seschi devait seconder Thanys. Outre le couple royal, plusieurs seigneurs proches participaient à la chasse, dont Moshem et Piânthy, suivis par Akhty et Nâou.
Khirâ était ravie. Elle aimait ces instants privilégiés où elle se retrouvait seule avec celui qu’elle considérait comme son père. Depuis toujours, il avait été présent, dieu vivant devant lequel se prosternait tout un peuple, mais aussi homme attentionné envers ses enfants. Malgré ses lourdes responsabilités, il leur réservait chaque jour de longs moments au cours desquels il les interrogeait sur leurs études, s’inquiétait de leurs soucis, jouait avec eux. De même, il s’intéressait à leur entraînement guerrier. Bien que ce domaine fût d’ordinaire réservé aux garçons, Khirâ, à l’image de sa mère, avait voulu apprendre à se battre et à manier l’arc, discipline dans laquelle elle excellait.
Depuis l’aube, Djoser et elle pistaient une harde de ces antilopes à cornes spiralées que l’on appelle addax. À présent, le soleil au zénith inondait la savane d’une lumière éblouissante. Étouffant de chaleur, Khirâ n’aurait cédé sa place pour rien au monde, malgré la douleur sourde qui lui torturait le ventre depuis la veille. Elle s’était bien gardée d’en parler. Elle savait que Djoser appréciait sa présence. La chasse la passionnait. Elle aimait sentir la tension monter en elle à mesure que l’on approchait du gibier, sous le couvert des buissons d’épineux qui lui griffaient les jambes. Pour se placer sous le vent, ils avaient dû contourner une vaste dépression. Mais la tactique avait payé, et le troupeau était là, rassemblé autour d’un point d’eau minuscule, pauvre reflet d’un étang d’ordinaire plus étendu.
Khirâ observa la silhouette de Djoser, à l’affût derrière un bloc rocheux. Les muscles du roi roulaient comme ceux d’un fauve sous sa peau dorée par le soleil. D’un signe discret de la main, il lui intima le silence le plus absolu. C’était un conseil inutile : depuis longtemps déjà, la fillette savait se fondre au décor afin de ne pas effrayer le gibier. Elle s’apprêtait à lui tendre une flèche lorsqu’il lui indiqua d’armer son propre arc. Par gestes, il lui fit comprendre qu’il lui abandonnait l’honneur de tirer la première flèche. Une bouffée de fierté inonda la fillette. C’était là la plus belle manière de reconnaître sa valeur de chasseresse. Tandis qu’il s’écartait pour lui laisser le champ libre, elle banda son arc, se concentra. Puis le trait jaillit, imparable. Elle faillit hurler de joie lorsque la flèche se ficha dans le cou d’un animal, qui s’écroula, mortellement touché. L’instant d’après, Djoser tirait à son tour, abattant une autre antilope. Le troupeau marqua un court instant d’affolement, tâchant de repérer l’ennemi invisible. Khirâ en profita pour décocher une seconde flèche, aussi sûre que la première. Djoser lui adressa un sourire rempli d’admiration.
— L’adresse de ma fille est remarquable, dit-il de sa voix chaude. Je doute que Seschi ait fait mieux.
Khirâ se redressa, gonflant ses seins naissants avec orgueil. L’instant d’après, il lui sembla qu’on lui enfonçait une lame dans le bas-ventre. Elle se tordit de douleur et s’écroula sur le sol rocailleux, sous le regard inquiet de Djoser. Très vite, celui-ci comprit la raison du malaise de la fillette. Un filet de sang coulait le long des cuisses de Khirâ. Le roi sourit.
— Rassure-toi, ce n’est rien de grave. Mais il va falloir t’attendre à cet inconvénient toutes les lunes.
— Toutes les lunes ? s’étonna la fillette.
Puis elle se rendit compte de ce qui lui arrivait. Sa première réaction fut la déception. Thanys lui avait parlé de ce phénomène. Elle n’avait pas vraiment voulu y croire. Elle avait d’autre chose à faire que de subir ce saignement stupide pendant plusieurs jours. La menstruation lui interdirait d’accompagner son père à la chasse, de s’entraîner au maniement des armes.
— Je déteste être une fille ! grogna-t-elle.
Djoser faillit éclater de rire. Thanys avait eu la même réaction bien des années plus tôt. Lorsqu’elle voulut se relever, un nouvel étourdissement saisit Khirâ. Malgré la chaleur, elle se mit à trembler. Le roi la prit dans ses bras et l’emporta.
Un peu plus tard, les différents groupes se rassemblèrent. Le roi ne s’était pas trompé ; Seschi n’avait abattu qu’un animal. Il émit un grognement de dépit en apprenant l’exploit de sa sœur. Depuis toujours, ils rivalisaient d’adresse à l’arc. Mais depuis quelque temps, Khirâ avait pris l’avantage sur lui. Cependant, elle n’avait pas encore réussi à égaler l’exceptionnelle maîtrise de Thanys, qui avait abattu quatre addax à elle seule.
Se défaisant du némès, la coiffure qu’il affectionnait particulièrement, Djoser s’étira face au soleil déclinant. Son crâne rasé luisait dans la lueur dorée de la fin d’après-midi. Khirâ ressentit pour lui une grande bouffée d’affection. Thanys lui avait raconté qu’il possédait en réalité une magnifique chevelure brune et épaisse. Cependant, sa qualité de premier religieux du Double-Royaume exigeait qu’il se rasât les cheveux et toute pilosité tous les trois jours, en signe de purification. Il n’existait qu’une dérogation à cette tradition : lors de la perte d’un être cher.
Après que la troupe se fut désaltérée et restaurée, on reprit le chemin de la vallée. Khirâ ressentait la peine qui rongeait le cœur de Djoser à la vue de son pays ravagé par le fléau. Malgré la douleur qui lui tiraillait le ventre, elle avait refusé de monter sur l’un des ânes qui accompagnaient les chasseurs. Elle voulait rester près de son père. Elle serra plus fort sa petite main dans la sienne. Le bavardage de l’enfant était comme un baume sur l’esprit de Djoser. Trois années entières s’étaient écoulées depuis le début de la sécheresse, et la nouvelle crue s’était révélée encore plus désastreuse que les précédentes. Cette fois, le niveau s’était élevé d’à peine deux coudées. Bien sûr, la prédiction de Moshem avait permis d’éviter la famine. Mais les réserves s’épuisaient inexorablement et les troupeaux dépérissaient dans les pâturages à l’herbe jaunie. Sur le chantier de Saqqarâh, les travaux avaient pratiquement cessé. Les paysans, qui habituellement se trouvaient désœuvrés, devaient se consacrer à l’irrigation des champs à l’aide des grues à eau.
Parvenu à la limite du contrefort rocheux dominant la vallée un peu au nord de Mennof-Rê, Djoser contempla leurs silhouettes caractéristiques, plongeant sans cesse dans les eaux boueuses du Nil. Se tournant vers Moshem, il déclara :
— Ces machines ont sauvé le peuple de Kemit, mon ami, mais j’aurais tellement voulu que ton dieu ait menti.
— Les prédictions qu’il m’adresse se sont toujours avérées, ô Lumière de l’Égypte. Mais nous devons lui en être reconnaissants. Depuis trois ans, nos réserves et cet appareil inventé par le très sage Imhotep nous permettent de lutter contre la disette. Ton peuple mange encore à sa faim.
— D’après toi, comment expliquer une telle sécheresse ?
— Telle est la volonté de Ramman, Seigneur. Lui seul tient notre destin entre ses mains.
Djoser eut un pâle sourire.
— Je connais ta croyance. Mais je ne peux admettre qu’un dieu juste punisse sans raison un peuple tout entier.
Thanys intervint.
— Il y a peut-être une autre explication, mon frère. Peu avant ton avènement, le monde a connu une période d’inondations telles qu’on n’en avait encore jamais vues. Sans doute la Maât a-t-elle voulu compenser cette période de pluies abondantes par une longue période d’aridité, par souci d’équilibre.
— Mais nous sommes au début de la quatrième année de sécheresse, et le niveau du fleuve n’a pratiquement pas bougé. On dirait que les crues ont disparu. Se pourrait-il que le serpent de Seth, Apophis, ait tué le bienveillant Hâpy ?
— Kemit a connu des périodes similaires par le passé, et la crue a toujours fini par revenir. Cette fois, les dieux, par l’intermédiaire de Moshem, nous ont prévenus à l’avance de ce fléau. Qu’ils en soient remerciés, car ils nous ont permis de lui faire face. Ta prévoyance nous a mis jusqu’à présent à l’abri de la famine. Nous ne pouvons que patienter et lutter pour tirer le meilleur parti de nos récoltes.
Djoser acquiesça en silence. Thanys avait raison : il était inutile de se révolter contre les dieux. Il fallait patienter. La situation était encore pire ailleurs. Les voyageurs revenant du Levant racontaient que les gens mouraient là-bas comme des mouches. Les rois de certains pays avaient appris que Kemit possédait des réserves. Les négociants Mentoucheb et Ayoun avaient reçu des propositions pour acheter du grain au Double-Royaume. On leur avait offert de véritables fortunes, dont une partie en métal hedj[4]. Jusqu’à présent, Djoser avait repoussé toutes les propositions. Les Égyptiens avaient besoin de ce grain. Une fois les réserves épuisées, les fortunes en or ou en argent ne les nourriraient pas. Mais les quémandeurs se montraient parfois obstinés.
Le lendemain, à la demande de Semourê, chef de la Garde royale, Djoser réunit le conseil. Autour du roi étaient rassemblés ses plus fidèles collaborateurs : le grand vizir Imhotep, Sefmout, le grand prêtre Sem, Moshem, Directeur des Enquêtes royales, Ho-Hetep, Directeur des Deux-Greniers, et Piânthy, général de la Maison des armes. Thanys, assise au côté de son mari, écoutait attentivement les paroles de chacun. Depuis toujours elle participait à ces séances, tant parce que Djoser se sentait conforté par sa présence que parce qu’elle lui apportait souvent une vision différente des problèmes.
Semourê prit la parole :
— Seigneur, je dois t’informer que le roi de l’île de Chypre, Mokhtar-Ba, m’a adressé un émissaire. Il est en route pour te supplier de l’aider.
— Chypre ? N’est-ce pas de cette île que venaient les Peuples de la Mer qui ont attaqué Mennof-Rê sous le règne du dieu bon Sanakht ?
— C’est exact, ô Taureau puissant. Mais cet envoyé m’a assuré que son maître n’avait rien à voir avec cette agression. Son royaume est le refuge de nombre de peuplades incontrôlées qui rançonnent les villages de ses paysans. Mokhtar-Ba est en lutte incessante contre eux.
— Cet homme t’a-t-il semblé digne de foi ?
— Les émissaires possèdent l’art de faire croire à leur sincérité. Je reste méfiant, mais je dois reconnaître que ce Mokhtar-Ba démontre un véritable courage en se livrant ainsi à toi.
— Il faut que son peuple meure de faim pour qu’il prenne de tels risques. Je pourrais m’emparer de lui et le faire exécuter pour complicité avec les Peuples de la Mer.
— Peut-être dit-il la vérité, intervint Imhotep.
— Que sait-on de lui ? demanda Djoser à Semourê.
— Peu de chose. Nos navires marchands font rarement escale sur les rivages chypriotes, réputés pour abriter de véritables flottes pirates. Mokhtar-Ba est un homme âgé, qui règne par la force sur Chypre depuis bientôt trois décennies. Les quelques relations que nous entretenons avec ce royaume ont lieu à Byblos, par l’intermédiaire de nos négociants.
— Quelle est ton opinion, mon cousin ?
— Il est certain qu’il serait intéressant de nouer des liens avec ce roi, en exigeant de lui qu’il lutte contre les pirates qui infestent ses côtes et s’en prennent à nos navires. Mais sommes-nous en mesure de l’aider ?
Ho-Hetep prit la parole.
— Notre situation n’est pas catastrophique, ô Lumière de l’Égypte ! Bien sûr, les récoltes des trois dernières années ont été mauvaises, les troupeaux ont diminué, mais le peuple de Kemit est parvenu à se nourrir. Les précautions que nous avons prises en emmagasinant le surplus de la période d’abondance se révèlent aujourd’hui fort utiles. Si le seigneur Moshem ne s’est pas trompé, il nous reste encore deux années difficiles à traverser. Avec l’aide des dieux, nous y parviendrons. Les réserves encore disponibles dans les silos devraient permettre à ton serviteur de compenser le déficit en grain dû aux mauvaises moissons. De plus, les élevages d’oiseaux construits par Ameni fournissent un bon apport en viande. Nous triompherons de la famine, ô Taureau puissant !
Djoser hocha de nouveau la tête. Ce qu’il devinait de la Vallée par les fenêtres du palais tempérait l’optimisme de son conseiller. Mais il connaissait l’intégrité de celui-ci. Plus avenant que son prédécesseur, Nakht-Houy, il menait cependant ses armées de scribes d’une poigne sans faiblesse, et la rigueur de sa gestion était le garant de son efficacité. Si Ho-Hetep pensait que l’on traverserait la sécheresse sans devoir affronter la famine, on pouvait lui faire confiance.
— Donc, nous sommes en mesure d’aider ce Mokhtar-Ba.
— La sagesse voudrait que nous tissions des relations diplomatiques avec ce peuple. Mais si la sécheresse doit encore durer deux années, nous ne pouvons nous permettre de nous démunir. Le seigneur Imhotep a déjà été contraint d’arrêter les travaux de la Cité sacrée pour que les paysans puissent travailler leurs champs dans les meilleures conditions possibles. Ce n’est qu’au prix de ce sacrifice que nous triompherons de cette malédiction. De plus, rien ne nous dit que ce roi tiendra parole après avoir reçu ce qu’il demande.
Imhotep ajouta :
— Je suis également partisan de refuser, Seigneur, mais pour une autre raison. Si nous accédons à la demande de ce roi, d’autres viendront, et réclameront eux aussi ton aide. Nous ne pourrons satisfaire tout le monde, et tu n’y gagneras que des ennemis. Mieux vaut recevoir ce roi avec tes honneurs dus à son rang, et lui dire que nos réserves sont épuisées.
Djoser hocha la tête en signe d’assentiment.
— C’est bien. Je recevrai donc Mokhtar-Ba. Et je lui ferai savoir que nous ne pouvons rien pour son peuple, sinon lui offrir quelques jarres de semence.
Djoser n’ignorait pas que le roi de Chypre n’était guère en position de défendre sa requête. Il pouvait se permettre de la repousser sans craindre de représailles. Mais on dit qu’un battement d’aile de papillon peut parfois déclencher une tempête à l’autre bout du monde…